Archives du mot-clé Rencontre

Le Ghanéen de la station-service Delta de Berkeley Heights dans le New Jersey

Pompe de la station Delta de Berkeley Heights

Pompe de la station Delta de Berkeley Heights – photo prise le 20 mars 2018 entre 2 tempêtes de neige

(Il y  a une quinzaine d’années j’avais écrit ce texte sur le Turc de ma station à essence, celle au bout de ma rue, le Turc de la station à essence Getty de Berkeley Heights dans le New Jersey que j’ai republié dans ce blog)

La station existe toujours après des péripéties pour la faire supprimer — une bataille est en cours à nouveau, c’est une autre histoire.

La station existe toujours, cela fait longtemps que ce n’est plus une station Getty, c’est devenu une station Delta.

La station existe toujours, cela fait longtemps aussi que le Turc a disparu, il n’a fait qu’une saison ou moins, comme la plupart des employés plus que temporaires de cette station. Jusqu’à il y a peu dans l’année passée, nous avons eu des Indiens par exemple.

Je n’arrive pas à suivre ni à me souvenir. Le temps à peine de s’habituer qu’ils disparaissent happés par quelle urgence, quelle nécessité ?

Jusqu’à ce nouvel employé — j’avais écrit « envoyé », lapsus presque révélateur — toujours souriant et enjoué, toujours de bonne humeur, avec qui j’ai parlé tai-chi un jour d’octobre que je lui faisais remplir un de mes bidons pour le groupe électrogène.

Ce n’est pas un Turc, lui ne m’entreprend pas non plus, il est même marié et a parlé de moi avec sa femme tant il est impressionné d’avoir rencontré un tai-chi master — moi en l’occurrence ! En vérité je ne suis pas un tai-chi master du tout. Mais cela l’a marqué, depuis il est toujours impressionné quand il me voit et me parle de tai-chi à chaque fois que je viens faire le plein.

Ce nouvel employé que je vois toujours caparaçonné dans plusieurs couches de vêtements, qui me dit systématiquement qu’il a froid — pourtant la saison réellement froide n’a pas encore commencé.

Un jour de novembre qu’il ne faisait guère froid même pour moi qui suis pourtant frileuse — 12/13 degrés —  et qu’il avait force polaire, gilet et veste, comme je lui faisais remarquer qu’il faisait particulièrement agréable ce jour-là, il me répondit « j’ai froid » et me demanda de l’excuser pour aller enfiler un anorak par-dessus de sa polaire.

En le voyant revenir avec sa couche supplémentaire, je lui dis que pourtant il ne faisait pas froid et lui annonçai la mauvaise nouvelle :  une vague de froid, la première de la saison, pour le surlendemain et lui conseillai d’acheter un bonnet en laine. Pas une casquette comme celle que je portais ce jour-là (le mot est le même pour les deux, autrement dit hat, dans mon coin d’Amérique) mais bien le winter hat ou bonnet. Il me dit alors d’attendre, de ne pas partir tout de suite : après avoir mis en route la pompe pour un autre client, il a filé à l’intérieur chercher deux bonnets qu’il m’a montrés fièrement, en me demandant « cela convient-il ? » Deux beaux bonnets bien chauds avec revers donc doubles au niveau des oreilles, ce qui est le mieux pour les jours de grand froid. J’ai levé mon pouce « c’est parfait » son visage un instant inquiet s’est éclairé !

Mais d’où viens-tu donc ? D’un état du Sud pour avoir si froid, parce que tu n’as encore rien vu, le New Jersey devient assez froid en hiver, quand nous avons un de ces Alberta clippers ou encore un polar vortex (tout un programme dans ce nom) sans compter les nor’easters les tempêtes de neige et les avis de blizzard (et nous sommes toujours en attente du big one, du blizzard historique qui doit pulvériser le record du blizzard de l’hiver 1880-1881)

Un autre jour un autre plein, je lui demandai d’où il venait. Du Ghana ! Maintenant je comprends mieux pourquoi il a toujours si froid : même fin septembre quand il faisait dans les 20 degrés il avait son pull polaire. Forcément venant du Ghana, forcément il vient d’un pays tropical ! Cela doit représenter un véritable choc thermique pour lui.

Que vient-il faire dans cette galère hivernale et glacée en devenir ? Quel dommage qu’il n’ait pas pu viser la Floride ou un autre état plus au sud plus au chaud.

(À titre personnel malgré la chaleur des états plus au sud, ils sont sujets à ouragans, hurricanes et autres cyclone ou tornades : entre les ouragans et la neige et le froid je préfère encore la neige et le froid.)

Mais lui, que vient-il faire ici, à Berkeley Heights entre tous les endroits ?

Que vient-il faire, comme mon Turc passé et disparu, ici dans ce nulle part au milieu du New Jersey central ? Combien de temps va-t-il rester ici au-delà de son travail à la station ? (Je ne peux que lui souhaiter de trouver un meilleur emploi, si je ne le vois plus j’espèrerai…) 

Où ira-t-il ensuite ? 

Malgré le froid qui s’installe petit à petit je le vois toujours souriant et enjoué, grelotant avec sa parka et sa polaire, arborant dorénavant son bonnet qu’il ne quitte plus. La dernière fois que j’ai fait le plein il m’a dit qu’il avait trouvé un logement ici à Berkeley Heights, à 10 minutes à pied de la station. Il est ravi de ne plus laisser une partie de sa paye dans les Uber à raison de 20 dollars par jour…

Restera-t-il plus longtemps à la station-service que les autres, restera-t-il plus longtemps à Berkeley Heights ou dans le New Jersey que tous les précédents ? Où ira-t-il ensuite, quel sera son destin ? 

Du New Jersey café,

novembre 2019.

Le Turc de la station à essence Getty de Berkeley Heights dans le New Jersey

La station Getty aout 2002-1

La station Getty – photo prise en août 2002 peu après notre arrivée

Comme le titre d’un roman que Japrisot aurait écrit en Amérique avec des personnages américains pur jus.
Le Turc de la station à essence Getty de Berkeley Heights dans le New Jersey.

Au bas de ma rue.
Une histoire d’immigrant, encore.
Toujours.
Banal, extraordinaire.
Une histoire comme tant d’autres, interchangeable, pourtant unique, simplement universelle.
Une histoire de vie humaine, de destinée, inexorable inoxydable broyant et emportant le fétu de nos pailles. Une petite histoire dans le vent de la grande, une petite brise dans la tourmente des grands mouvements du siècle, des siècles. Juste un homme parmi des milliards, cette vie humaine-là, cet homme-là, lui.
Le Turc de la station essence Getty à Berkeley Heights, New Jersey.

Il est apparu un jour ou un autre cette fin d’été, avec les nouveaux propriétaires – qui sont-ils, comment en sont-ils venus à trouver et employer cet homme-là, lui entre tous, ce Turc-là , cet être humain venu du bout du monde se perdre au bout d’un autre monde, pays gigantesque sur- et sous-peuplé comme son pays d’origine ?
D’où vient-il  ?
Où ira-t-il après ?
Quelle est son histoire dans le vent des mondes ?
Quel sera son destin petit ou grand ? Immense à son échelle, infime aux yeux des autres. Une paille, grain de sable dans l’océan, brillant dans le creux de ma main.
Quel a été son chemin ? Nul ne le saura ou si peu de gens, quelle importance, toutes les importances…
Qui a présidé à sa destinée, au croisement de nos histoires le temps bref d’un échange de quelques mots en faisant le plein de ma voiture ce soir-là de septembre, précisément ?
Qu’est-ce qui a concouru à cette rencontre inopinée inattendue inimaginable ? Banale, incroyable, unique, toutes les histoires se ressemblent, tous les êtres humains, la magie est dans le regard qu’on porte, notre compassion, ma compassion.

Il baragouine un anglais taché de fort accent étranger, le parle mieux qu’il ne le comprend – il n’a pas besoin de comprendre beaucoup pour faire ce travail. Je lui demande le plein, il comprend deux gallons, s’en étonne, nous rions. Comme si ma voiture pouvait s’en contenter…
Je ne porte pas d’alliance, il m’entreprend dans cet anglais poussif qu’il a dû apprendre sur le tas très vite – adaptation brute de survie pour exercer un métier dans cette ville loin de toute communauté turque voire orientale. Seul son langage est poussif, il sait ce qu’il veut et fait tout ce qui est en son pouvoir ténu et ses moyens minimes pour l’obtenir, le langage se pliera à sa volonté, il fera passer son message coûte que coûte.
« Tu n’es pas mariée ? »
« Tu es célibataire ? »
« Tu es célibataire. » Affirmation finale.
Sourire satisfait.

Il ne comprend pas mon accent comme je peine à comprendre le sien. Il comprend ou suppose par défaut naïveté ou  inexpugnable évidence que je suis une immigrée comme lui. « D’où viens-tu ? Avant ici ? » « France. » Il ne comprend pas le mot. Je tente l’explication universelle intemporelle, « Paris » – la partie pour le tout.
« Ah tu es Française ? » Soleil dans son regard qui s’anime encore plus, il m’explique en français qu’il a vécu à Lille – il est « passé par Lille » quelques mois.
Il habite maintenant Scotch Plains à quelques miles de Berkeley Heights, son patron le prend en voiture tous les matins pour aller travailler et le dépose chez lui le soir. Entre les deux, il tue le temps pour quelques dollars dans cette station peu animée de mon quartier résidentiel. Vide existentiel, ennui bouleversant, je ne tiendrais pas cinq minutes à sa place.

Il me drague, veut m’épouser presque, pose des jalons pour une autre rencontre, moins formelle.
« Tu reviens demain. » En riant je lui dis que non, l’essence est trop chère de toute façon, il ne s’avère pas vaincu pour autant, « Lundi alors. Je t’attends. » Il est sûr et affirmatif.
J’apprends le soir même qu’il a entrepris une de mes amies aussi.
En lui téléphonant ce jour-là, je lui raconte « le Turc de la station essence ». « Ah oui le Turc ! » notre nouvelle célébrité, notre héros local, un personnage assurément. Elle aussi s’est faite alpaguer. Comme elle est mariée il lui demande de faire l’entremetteuse, de lui présenter des amies…
Il est en manque de femme, de compagnie et plus si affinités, seul au milieu de ce nulle part américain clinquant néons clignotants « Open », seul.

Pour une poignée de dollars, quelle est la misère, la nécessité qui a forgé son destin, bousculé son quotidien, forcé sa venue, impliqué son atterrissage ici entre tous les endroits de la Terre ? Pourquoi ici ? Comment ici ? D’où vient-il ? A-t-il laissé famille, femme et enfants là-bas ? Pourquoi l’Amérique? Pourquoi  ?
Comment ? Pourquoi, comment ? Comment, pourquoi ? Boucle de questions qui me nouent la gorge.

Comme un titre de Japrisot qui aurait écrit en Amérique.
Un roman noir, peut-être.
Un roman rose,  assurément pas.
Un blues… la réalité brute dure, riante de pleurs éclatante de douces joies.
Quelle est la couleur de sa vie, la trame de son être ?

Qu’adviendra-t-il de lui ?
Où ira-t-il, ensuite ?
Istanbul – Lille – Berkeley Heights New Jersey, et après ? Et avant ?

Calling you, I am calling you.
Je t’appelle du New Jersey café

 

(texte écrit le 22 septembre 2005, qui fait partie du manuscrit en cours. Publié précédemment dans jerseyworks)

Rencontres d’un autre type

 

sur le parking du supermarché / club d’achat en gros ce matin.

Je les remarque en allant ranger mon chariot et je décide de faire une petite vidéo, c’est amusant et un peu incongru de rencontrer des oies Bernaches du Canada  (Canada goose) sur un parking de supermarché près d’une grosse route commerciale (une highway, un genre de voie rapide avec séparation centrale). 

(Incongru, pas tant que ça ici dans le New Jersey central : des oies en centre-ville, des biches aussi, des opossums, des turkey vultures (vautour dindon ou vautour d’Amérique) des renards des aigles (plus vers chez moi qui vis au milieu des arbres, dans la forêt comme disent mes nouveaux voisins qui sont habitués à une vie plus citadine), des ratons laveurs (racoons ,ceux-là je ne m’y fie pas du tout ) voire des ours (oui, en centre-ville, cela arrive tous les 2 ou 3 ans nous avons une alerte ours) (ce sont généralement des ours noirs ou ours américains, ursus americanus, black bears) voire un racoon qui se bat avec un ours (c’est arrivé il y a une douzaine d’années chez nos voisins directs, donc à dix mètres de chez nous, en pleine nuit). D’habitude les oies je les rencontre au lac à 2 kilomètres de la maison plutôt que sur le parking de ce supermarché où je vais depuis 17 ans sans en avoir jamais vu. Je passe sur la petite faune, lapins écureuils et autres chipmunks sans compter les nombreux rapaces, buses, cardinaux rouges fluo, geais bleus (fluo aussi) et autre robins sans compter les pics-verts de tailles variées dont certains plus gros que des canards (vus une seule fois dans mon jardin, impressionnant voire effrayant, fin de la parenthèse).

Je décide de m’approcher mais pas trop, je ne me fie pas aux oies (après tout, les oies du Capitole, elles n’ont certes que donné l’alerte mais auraient pu tout aussi bien pincer, mordre, attaquer — dans ma mythologie personnelle elles l’ont fait) donc je zoome avec le téléphone. Mais avec ma mauvaise vue et dans le petit écran du téléphone je n’avais pas vu le principal… (à voir dans la vidéo) Doublement contente de ne pas m’être approchée, dans ce cas elles auraient pu être d’autant plus agressives et à juste titre ! J’ai continué à filmer de loin en zoomant !

Pour une fois que je n’avais pas emporté ni d’ appareil photo ni de caméra vidéo, heureusement que j’avais mon téléphone qui fait des vidéos correctes.