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Le réveil

Le réveil

Le réveil

Dans les premiers temps où je travaillais et où j’ai commencé à me déplacer un peu, tout au début des années 90, j’ai acheté un réveil de voyage. Un réveil — il n’y avait pas de smartphones pour servir de réveil en ce temps-là ni même de téléphones portables tout court. Acheté sans doute à Monoprix — il n’y avait pas d’Amazon ni rien de ce genre à l’époque non plus. Un honnête réveil on ne peut plus ordinaire, de petite taille mais pas trop petite, qui semblait assez robuste pour être mis dans une valise tout en étant léger. C’était un simple réveil en plastique qui se refermait sur lui-même grâce à un couvercle coulissant qui le protégeait pour le transport. Un réveil de voyage que j’ai acheté comme tel, je m’en souviens, l’étiquette mentionnait « réveil de voyage ». 

J’ai toujours ce réveil, il marche toujours : je l’ai toujours puisqu’il marche, aucune raison de m’en débarrasser. Non seulement je l’ai toujours mais je le chéris : l’autre jour, par curiosité — surtout parce qu’il marche toujours après plus de 30 ans bien qu’il soit un objet peu cher de Monoprix, il suffit de changer la pile de temps en temps, une pile ordinaire AAA, rien de spécial — par curiosité donc, je l’ai regardé de plus près et j’ai vu made in Germany. 

Fabriqué en Allemagne donc,  comment cela se fait-il que dans les années 90 on était toujours capables de faire des objets peu chers néanmoins de très bonne qualité (30 ans de bons et loyaux services et toujours en état parfait comme au premier jour) en Europe ? Le plus remarquable était le fait qu’il soit peu cher — pour voyager et risquer de l’oublier dans une chambre d’hôtel ou le perdre voire se le faire voler, je ne voulais pas investir dans un objet de prix ni de luxe. Comment cela se fait-il que dans les années 90 on était donc toujours capables de faire des objets à prix modéré et de bonne qualité, localement ? Que l’on trouvait bêtement à Monoprix ou dans un autre petit magasin de voisinage sans avoir à les chercher spécialement ni à les commander ?

Je vous laisse tirer les conclusions, si on pouvait le faire alors, pourquoi ne peut-on plus fabriquer maintenant localement ? Pourquoi doit-on, non seulement acheter des objets fabriqués au bout du monde, de mauvaise qualité de surcroît, et en outre les commander « en ligne » puisqu’il est de plus en plus difficile de trouver ce genre de choses dans un magasin de proximité ?

En ces temps-ci, de crises diverses ininterrompues — climatiques et sanitaires, financières et sécuritaires — ne devrait-on pas se poser la question haut et fort et ce au plus haut niveau ?

Le réveil

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Le réveil

Le réveil

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Le réveil

À la recherche du panaché parfait

Panaché parfait

Panaché parfait

Pas vraiment parfait mais du panaché classique. En utilisant les boissons sucrées gazeuses d’ici on en est tellement loin que le panaché classique, que tout bar ou tout un chacun est capable de réaliser en France, est ici un Saint-Graal, une quête sans fin — quasi impossible. Tout est dans le quasi.

Les expatriés comme moi comprendront cette nostalgie pour des denrées des boissons ou des traditions bien françaises — que peut-être la moitié des Français n’apprécie même pas, ce qui est tout à fait légitime. Serais-je restée en France que peut-être je ne boirais pas de panaché maintenant non plus.

C’est non seulement la France que ça me rappelle mais encore plus ma jeunesse, mon adolescence, les mois d’été où nous avions accès à cette boisson (faite à la maison, moitié bière moitié limonade, quoi de plus simple, pas de quoi en écrire un livre de recettes semblait-il en ce temps-là, en cet endroit-là ) pendant que les adultes buvaient quelque chose de plus sérieux — plus alcoolisé aussi.

Alors je suis partie à la recherche du panaché perdu. Dans mon autre blog, mon blog de vin je raconte mes essais avec mon fils comme cobaye et à quoi nous sommes arrivés — à quel mélange de boisson sucrée gazeuse en lieu de limonade, inexistante ici, et de bière pour obtenir un succédané de panaché. Les expatriés se contentent de beaucoup de succédanés.

Mais aujourd’hui j’ai réussi à préparer le panaché parfait — le panaché tel que nous le buvons quand nous allons en France — grâce à une limonade française, importée, vendue à prix d’or et qui m’a coûtée plus cher que la bière (pourtant d’importation française aussi) limonade achetée dans un magasin genre Fauchon ou plutôt Monoprix Gourmet mais avec les prix de Fauchon voire plus.

Moment de nostalgie, à la recherche du panaché perdu.

Panaché parfait

Panaché parfait

Perspectives — traces

Il est évident que je n’écris pas comme si j’étais sûre que tu me lisais. Le jeu des certitudes, espérances, suppositions est complexe. J’écris pensant que tu ne me lis pas, tout en espérant que par quelque miracle inopiné ou inconnu de moi tu me lises quand même. Ensuite, ne sachant pas et n’étant pas destinée à savoir ce que tu en penses, encore moins avoir ta réponse, la perspective de mon écrit en est encore une fois changée.

Jeu de perspectives, de miroirs à l’infini… Les possibles en sont aléatoires, les espoirs perpétuellement changeants, la réalité basique, autre.

Jeux et visions de l’esprit… sauf que ce n’est pas un jeu. Une partie de tout ce qui me ronge et me coule. Oh sombrer et ne plus souffrir !

Ainsi privée de ton regard, du censeur en toi, de la partie en toi qui m’intimidait certaines fois, je peux me laisser aller loin, plus vraie que je n’ai jamais été, sans fard ni artifice, aucune précaution. Le pire je l’ai déjà eu, je t’ai déjà perdue. Quand on est au-delà du risque, que reste-t-il pour s’accrocher ?

(12 mars 2005)

Pas de mots

Notre-Dame de Paris printemps 1994

Notre-Dame de Paris printemps 1994

Pas de mots pour décrire le désastre les sentiments d’impuissance et de désolation qui me traversent.

Tout l’après-midi j’alterne entre les nouvelles en continu flash informations et autres directs, et la recherche fiévreuse de photos. Je cherche infructueusement à en localiser dans de vieux albums photo et dans des boîtes à chaussures au sous-sol. Curieusement je n’ai pas de vue d’ensemble ni de photo de la façade, seulement des plans rapprochés et des détails d’architecture. La majeure partie des photos a été prise du haut des tours, des vues de Paris d’en haut, des vues plongeantes sur des détails d’immeubles anciens, de la Seine.

Dans un album je finis par trouver une vue un peu plus générale — si peu, l’édifice est imposant. Je la re-photographie directement dans l’album avec mon téléphone, pas le temps d’aller jusques aux boîtes de négatifs qui contiennent aussi ma collection de photos en noir et blanc de Paris — développées, mais jamais tirées. Peut -être y en a-t-il là, des vues d’ensemble ou des vues prises depuis le parvis ?

Dans le cadre accroché dans la descente d’escalier, trois photos en noir et blanc — les seules tirées à l’époque — prises depuis le haut des tours de la cathédrale, cela ne convient pas.

Dans ma tête les pensées tournent en boucle,

1000 ans d’histoire partis en fumée,

300 ans pour la construire, une heure pour la détruire,

elle a résisté pendant 850 ans, à l’outrage des siècles et à deux guerres mondiales, à la Grosse Bertha et à la furie destructrice d’Hitler,

un feu s’éteint avec un verre d’eau la première minute, un seau d’eau la deuxième minute, ensuite c’est trop tard on fait ce que l’on peut,

c’était ce qui était écrit sur le panneau accroché à la porte de chaque labo à la fac de chimie de Nice pendant mes études,

cette phrase longtemps rangée soigneusement dans un coin de ma mémoire a refait surface cet après-midi, ensuite c’est trop tard on fait ce que l’on peut.

Victor Hugo, bien sûr Victor Hugo, qui doit se retourner dans sa tombe, lui qui avait œuvré littéralement pour la sauver de la démolition pure et simple — écrire un livre entier et quel livre, un énorme pavé ! Il doit se dire que décidément on ne peut rien confier aux hommes du futur.

L’homme du XXIe siècle (et du XXe siècle aussi) est vraiment peu soigneux, c’est le moins que l’on puisse dire, il arrive à détruire et à abîmer tout ce qu’il touche ou approche avec une facilité et une régularité déconcertantes. Tout ce qui avait duré des siècles avant lui sans problème, malgré le manque de moyen des hommes du temps passé. Ils étaient tout simplement plus soigneux avec ce qui leur coûtait tant d’effort à fabriquer et à construire.

Que ce soit par les guerres ou avec sa pulsion de mort, son terrible appétit et son attirance malsaine pour la destruction. Combien y a-t-il de ces films stupides où l’on fait jouir le spectateur de la destruction gratuite de villes entières et de continents entiers ? Combien de fois les cinéastes ont-ils détruit New York, Los Angeles, Paris ou la moitié d’un pays par pur plaisir ? Quand ce n’est pas la planète Terre dans son intégralité.

Je parle là d’oeuvres de fiction et pas de films historiques qui retraceraient une guerre ou une catastrophe naturelle (quoique dans ces cas-là, pas la peine d’en rajouter et de faire dans le spectaculaire au sens premier — en faire un spectacle).

Par son appétit de destruction ou encore par le manque d’attention et le je-m’en-foutisme qui caractérisent si bien l’homme du XXIe siècle (celui du XXe n’est pas en reste, il en a donné ses preuves, que nous connaissons).

Car c’est de cela dont il s’agit ici : on n’est pas attentionné ni précautionneux avec les choses anciennes les œuvres les monuments, fragiles ou même pas fragiles d’ailleurs et on les casse, on les détruit. Un manque de respect, respect pour le passé et pour les hommes avant nous qui ont bâti créé — et dans ce temps-là on créait pour l’éternité. Croyait-on… Nous, ceux d’après, leur avons donné tort.

C’est un profil général, un mode de fonctionnement de l’homme du XXIe siècle (et du XXe) : il se fout complètement de l’histoire, des souvenirs de la mémoire et de ce qui nous a construits et portés jusqu’à aujourd’hui. 

Ce manque de soin de considération d’attention, conduit à un tel désastre, ne peut que conduire à des désastres. 

C’est à hurler, pas même une guerre, deux guerres en l’occurrence et de haute intensité, ni une catastrophe naturelle n’ont réussi à détruire ni à abîmer ce que le je-m’en-foutisme et le manque de soin, d’attention, d’application, de considération ont réussi en une heure ! Par inattention on a détruit une cathédrale presque millénaire en une heure — pas de quoi être fiers.

Sloppiness comme on dit ici, pure sloppiness. Et au final quel désastre — irréparable, reconstructible certes, mais irréparable.

Technologie

Il n’y a pas si longtemps, du temps si récent d’avant l’électronique envahissante directive imposant sa loi, zinzinante bippante et sonnante à tout va, vraiment pas longtemps, une petite quinzaine d’années, pour peu qu’on vive en dehors d’une grande ville, on était réveillé le matin par le chant des oiseaux, le chant du coq voire le son de cigales si l’on était dans le Sud et en été, au pire une cloche d’église annonçant l’heure.

Ce matin j’ai été réveillée en sursaut par un bidule qui hurlait « low battery », batterie faible — il m’a fallu une bonne vingtaine de minutes, mal réveillée dans les vapeurs du matin, pour localiser le coupable — il y en a tant de ces bidules électroniques qui crient pour un oui ou non : mon alarme incendie / monoxyde de carbone / radon et je ne sais quoi encore (alerte martiens peut-être, après tout je suis dans le pays qui y croit dur comme fer).  En fait ce n’était pas MON alarme mais UNE DE MES alarmes, bien entendu il y en a dans chaque pièce de la maison, un coin de couloir étant considéré comme une pièce, de plus certaines de ces alarmes sont distantes de moins de 2 mètres l’une de l’autre. On n’en a pas encore mis dans chaque placard mais ce sera la prochaine étape / loi /obligation / règlement, je suis surprise que ce ne soit pas déjà le cas. Donc une de mes alarmes qui hurlait à la mort — littéralement c’est la mort pour un bidule électronique que de ne plus avoir de jus électrique — que sa pile était faible. Pile de secours car évidemment ces alarmes sont branchées sur le secteur aussi, la pile n’étant là qu’en réserve en cas de coupure de courant — il faut tout prévoir.

Réveil en sursaut qui m’a laissée nauséeuse et de mauvaise humeur d’autant qu’outre me réveiller, il m’a fallu chercher pendant 20 minutes ce dont il s’agissait, 20 minutes pendant lesquelles l’alarme continuait donc à hurler « low battery ».

Le chant des oiseaux ou des cigales contre les hurlements synthétiques hystériques de zinzins électroniques,

le progrès vraiment ?

Le début de la fin

Puis 2002 le début de la fin, nos rendez-vous plus fréquents, nos confidences, nos coups de fil quotidiens voire multiquotidiens, nos e-mails, mes textos — Dorothy ne savait pas y répondre, elle me rappelait, immédiatement, à chaque texto, je me souviens avoir explosé mon forfait mobile cet été-là, il n’y avait rien qui se rapprochait des forfaits illimités en ce temps-là.
Puis le départ, le stress du départ — la solution que Dorothy avait trouvée pour nous voir au maximum — habiter chez elle tout l’été, pendant les semaines qui ont précédé le grand départ fin août.
Puis le chemin des écoliers la veille du départ, le lever aux aurores le matin, inséparables nous avons fait ensemble un dernier tour de sa maison pour vérifier que je n’avais rien oublié, la séparation, mes larmes dans le taxi qui nous emmenait, les deux coups de fil de l’aéroport, mes larmes dans l’avion, son e-mail que j’ai trouvé à mon arrivée à l’hôtel de l’autre côté de l’Atlantique, qui a séché mes larmes. 
Puis nos conversations, par e-mail uniquement mais incessantes — plus de 5000 e-mails en l’espace de quelques mois.
Puis les coups de fil finalement, une fois par semaine immanquablement, plus fréquents, de plus en plus puis mon retour éclair — il nous fallait nous voir — le repas à La Défense, les canards mandarins, la promesse de nous revoir bientôt.
Promesse tenue de ma part — pas de la sienne. 
Dorothy menait la danse a continué à mener la danse l’a menée jusqu’à la fin et au-delà — ses désirs étaient des ordres. Dorothy la mène encore, la mènera toujours — le sait-elle seulement ? Je pense que oui.

Un changement dans le regard

Puis les vacances en Finlande pour Noël et sur les photos que l’on a prises de moi j’observe quelque chose, comme un changement dans le regard.

L’emprise de Dorothy déjà ? Je n’en ai pas retrouvé de traces matérielles ni dans mes e-mails ni dans mon agenda de ce temps-là. Rien de nos rendez-vous qui ont commencé à être réguliers à partir de ce moment, sans doute à partir du mois de novembre 2001. Rien, pas d’e-mails ni de mon adresse professionnelle ni de l’adresse personnelle. J’ai quelques souvenirs de coups de fil — il fallait bien se mettre d’accord sur les lieux et dates des rendez-vous, les cinémas les restaurants. Quelle fréquence exactement ? Je ne m’en souviens plus. Moi qui note et notais tout — aucune trace. Pourtant il me semble qu’ils étaient fréquents ou commençaient à l’être. Tous les 15 jours ? Plus ? C’était Dorothy l’instigatrice de chacun, Dorothy qui menait la danse, qui l’a toujours menée jusqu’à la fin d’ailleurs.

Nous avons été heureux

Des bonheurs simples de vacances à la montagne ou à la mer de balades de pique-niques de petits gâteaux pour le goûter, tremper nos pieds dans les torrents ou dans l’océan à marée basse pour pêcher des crabes ou des crevettes manger une glace en bas dans la vallée après l’effort ou pour se rafraîchir d’un jour trop chaud chez Fenocchio place Rossetti à Nice, ma brochette d’enfants qui posent toujours par taille sur les photos, Paris la Normandie Nice Chatou la Finlande l’Oisan — nous avons été heureux.

(photos mars – décembre 2001)

Ice blue(s) — trace

(La genèse du texte Ice blue(s) telle que je l’avais expliquée à l’époque à mon amie Nathalie qui trouvait que j’avais des journées plus intéressantes que les siennes.)

Sinon mes journées sont très monotones comme les tiennes, même si elles sont sur les chapeaux de roue dès que les enfants rentrent et avant qu’ils partent. Rien d’extraordinaire vraiment, sauf que je cherche l’extraordinaire ou bien je me concentre sur le banal pour en tirer l’essence. Tu comprendras mieux ce que je veux dire en lisant mon texte « Ice blue(s) » écrit cet après-midi. C’est ma journée d’aujourd’hui. Un mercredi banal comme tous les mercredis, la seule nouveauté si je peux dire c’est qu’il a fait vraiment froid pour la première fois de la saison. Si j’écris bêtement, voici ma journée : il a fait entre moins 8 et moins 3 au plus chaud, j’ai conduit le grand à l’école, j’ai mis les petits au bus, j’ai fait quelques paperasses, je suis allée à la piscine (qui est vraiment froide, on grelotte pendant tout le cours) je suis ressortie les cheveux vraiment mouillés sans bonnet, j’ai vraiment eu très froid aux mains, j’ai vraiment transpiré de froid, j’ai vraiment eu les lèvres gercées, je suis allée louer des DVD puis je suis rentrée, je n’ai pas eu le courage d’aller faire les courses pour Noël avec ce froid, j’ai grignoté, bu un café, mangé une demie tablette de chocolat Milka, j’ai fait brûler de l’encens toute l’après-midi et bu deux théières de thé, je me suis tapé un peu de blues, un peu de crise de panique, beaucoup de solitude et beaucoup d’isolement. Pas tellement flamme en fait mais c’est banal.

Après le café je me suis gravé un disque de jazz, je l’ai mis sur la platine CD et je me suis mise à mon journal où j’ai écrit sur le froid, l’encens et mon état d’esprit du moment. Je me suis dit que ça valait le coup d’en faire un texte plus long. Donc j’ai purgé les passages plus intimes, j’ai repris j’en ai fait ce texte de blues que je vais vous envoyer.
Voilà pour me tenir compagnie et rompre la monotonie non pas de ma journée mais de ma vie.
Alors pour le remède contre la déprime d’hiver je n’ai pas comme tu peux voir. En hiver je suis toujours très déprimée par manque de chaleur ou de soleil. Ici le soleil on en a plus qu’à Paris, même en hiver mais la chaleur manque. Le seul remède vraiment efficace m’a pété à la gueule il y a un an et quelques donc pas top.

(lettre à Nathalie le15 décembre 2004)

Ice blue(s)

Froid mordant, giflant, griffant, tranchant comme la lame d’un rasoir. La température ne dépassera pas zéro Celsius au plus chaud de la journée, malgré le plein soleil. Joyeux et inutile, vain dans sa tâche de réchauffer la Terre, inconscient ou inconséquent dans sa façon de nous faire croire à sa présence qui n’est qu’illusoire, si lointain et froid.

Je sature l’air de la maison d’encens, comme un geste qu’on aurait oublié, qu’on n’oserait plus faire. Comme une offrande à quelque déité, dans le but d’appeler sa clémence et les jours chauds dont on sait pourtant qu’ils seront longs à revenir. Et s’ils ne revenaient pas ? On  a vu plus étrange que ce sortilège-là.
Je sature la maison d’encens, comme pour en réchauffer l’air, ayant ainsi l’impression de me réchauffer. La senteur en imbibe mes vêtements, mon pull en laine, indélébilement. Elle restera la senteur de l’hiver, pour supplanter l’odeur de neige qui brûle les narines et les poumons à chaque inspiration, que je fais toutes petites pour éviter d’en absorber beaucoup et ne pas me glacer à cœur.

J’ai nagé dans la piscine froide, suis sortie les cheveux encore humides, température extérieure toujours en dessous du point de congélation, mon corps évacuait une buée instantanément froide, tel un halo dans l’air glacé. Mes mains sont les premières frappées de plein fouet, mordues elles se contractent, je laisse échapper une exclamation de douleur. Comment vais-je les réchauffer, me réconforter, me consoler de l’hiver froid et infini maintenant que tu n’es plus là ?

Une sueur glacée m’inonde, on peut transpirer de froid. Mes lèvres, gonflées d’eau éclatent et se dessèchent immédiatement. Mes bagues, métalliques, se contractent, forment des étaux glacés autour de mes doigts et les blessent presque, je les enfouis dans les poches de l’anorak. Ce n’est plus suffisant, ils sont en deçà de leur point de réchauffement. L’air est si froid qu’on a l’impression de respirer au travers d’un glaçon.
J’ai marché, j’ai cherché sous le soleil froid, je ne t’ai pas trouvée.
Mes doigts sont bleus de froid comme le ciel d’aujourd’hui.
Je t’ai appelée, tu n’es pas venue.
Ma gorge est aphone d’avoir tant crié ton nom et mes larmes ont gelé sous le soleil noir.

Le froid qui tardait tant est décidément là, je ne l’ai pas appelé pourtant, je me retourne et le voilà. Je veux l’oublier et hiberner au chaud si près où tu t’échappes déjà.

J’allume un autre bâton d’encens. Je vois dans les volutes de fumée comme une figure de déesse, que je supplie de me faire oublier, de me consoler de cet hiver si froid.

Ciel bleu, soleil noir, froid, nuit.
Absence, présence, isolement, solitude.

fade to cold, fade to black

(15 décembre 2004)

(texte écrit le 15 décembre 2004 au début d’un hiver précoce et spécialement froid cette année-là . J’ai retrouvé récemment ce texte en travaillant sur mon manuscrit, il n’est pas de saison bien entendu parce que nous en avons maintenant fini avec l’hiver même si le printemps est plutôt timide pour l’instant.)