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Décalage

Le décalage est grand surtout lorsque l’on voyage à contretemps, que l’on remonte le temps, on pense évidemment au décalage horaire — décalage majeur 6 heures à contresens pour le cerveau quand il est déjà si tard de l’autre côté de l’Atlantique et à peine la fin de l’après-midi de ce côté-ci.

Pourtant le décalage horaire malgré son effet immédiat et brutal est le moindre de tous, il y a les autres décalages a priori plus anodins voire anecdotiques mais plus envahissants en vérité puisqu’ils persistent, ne s’effacent pas avec le temps, le décalage alimentaire, violent, impossible à surmonter même et surtout après des années, le décalage culturel dont le décalage alimentaire représente une petite partie — ce décalage culturel dont peu de gens mesurent l’écart sur le coup, on commence à s’en apercevoir enfin en Europe. Après tout nous sommes tous en Occident… mais ce n’est pas le même Occident, je serais partie en expatriation au fin fond de la Chine ou de l’Inde que l’écart ne serait pas plus grand, même quand je suis partie il y a 15 ans et quelques. Le décalage culturel est seulement moins visible, ces deux mondes se ressemblent tellement à première vue — c’est pourtant un choc culturel entre là-bas et ici, ici et là-bas.

Enfin le dernier mais pas le moindre, le décalage de températures, décalage météorologique, le plus difficile et fatigant surtout en hiver avec ses vagues de froid, de neige — un écart de températures de 30 degrés et plus entre le départ et l’arrivée.

Leçon de longévité

Gewurztraminer 1989

Gewurztraminer 1989

 

Gewurztraminer 1989

Gewurztraminer 1989

Ouvert ce soir une bouteille parmi les quelques derniers cartons de vins déménagés il y a 15 ans, cartons qui étaient restés, presque inaccessibles, au fond de mon sous-sol, derrière des outils et autres matériels de bricolage. Un Gewurztraminer 1989. Je sais que les vins blancs ont une grande longévité, bien plus grande que les vins rouges, tous les œnophiles le savent, les Riesling et Gewurztraminer en particulier dans la catégorie Alsace des vins blancs. Mais je ne m’attendais pas  à ce qu’il soit aussi bon, excellent en fait. Après tout ce vin a 28 ans, cela peut passer pour un Gewur, mais encore il a voyagé en bateau ce qui lui ajoute des années virtuelles. Les voyages en bateau font vieillir les vins plus vite — une méthode pour vieillir artificiellement des vins trop jeunes à boire. Enfin il n’a pas été conservé comme il faut, il est resté dans son carton semi-isotherme mais dans l’endroit du sous-sol où je range mes outils, endroit non chauffé pendant de nombreuses années. Il y a même des années où il y a fait -10 pendant plusieurs jours (en 2007 les tuyaux d’eau pourtant isolés et chauffés avaient gelé, le filtre isolé aussi avait explosé). Depuis cet épisode qui avait valu 5 centimètres d’eau dans tout le reste du sous-sol lui chauffé et habité, je maintiens une température de +10 degrés au minimum en chauffant avec un petit radiateur électrique cet appentis en sous-sol de la maison.

Pourtant ce vin a non seulement survécu mais également bonifié, il n’a pas encore passé son apogée il est encore dans sa grandeur, malgré l’âge, le voyage en bateau dans le porte-container et l’attente en douane sous un soleil de plomb pendant plusieurs semaines. En 2002, l’année du déménagement, il avait fait 40 degrés tout l’été depuis le début du mois de juillet jusqu’à la mi-septembre et le container parti fin juillet en bateau du Havre était resté en douane quelques semaines au port Newark sous cette chaleur extrême. Et malgré aussi les multiples hivers dans un appentis non tempéré — un bel exemple de longévité en dépit de conditions pour le moins adverses.

Une page qui se tourne

Je ne connais et ne fréquente presque personne ici, elles se comptent sur les doigts d’une seule main. L’une de ces personnes justement part, déménage en Californie — aussi loin ou presque que l’Europe et dans l’autre direction, distance, décalage horaire, bref on ne se verra plus, on ne se parlera plus. Elle n’est pas très férue d’e-mail, plutôt axée téléphone mais est engluée dans l’esclavagisme de famille — encore plus que moi. Et maintenant il faut ajouter ce décalage horaire que je connais trop bien, qui empoisonne toute tentative de coup de téléphone spontané.

Une page qui se tourne, un livre qui se ferme, à coup sûr.

Je venais d’écrire une page qui se ferme, dans la brume du petit matin, contraction de cette page qui se tourne et du livre terminé qui se ferme. Bonne route A.F.

Julie de Lespinasse

« Eh ! non, ne vous y trompez pas : les plus grandes distances ne sont pas celles que la nature a marquées par les lieux ; les Indes ne sont pas si loin de Paris, que la date du 27 juin n’est éloignée de celle du 15 juillet ; voilà le véritable éloignement, voilà les séparations effroyables, c’est l’oubli de l’âme ; cela ressemble à la mort, et cela est pis, puisque cela est senti longtemps.»
[in lettre 3]

« Votre silence me fait mal. Je ne vous accuse point ; mais je souffre, et j’ai peine à me persuader qu’avec un intérêt égal à celui qui m’anime, je fusse un mois sans entendre parler de vous ; mais, mon Dieu ! dites-moi, quel prix mettez-vous donc à l’amitié, si le mouvement vous en sépare tout à fait ? […] Oh ! je vous hais de me faire connaître l’espérance, la crainte, la peine, le plaisir : je n’avais pas besoin de tous ces mouvements, que ne me laissiez-vous en repos ? mon âme n’avait pas besoin d’aimer ; »
[in lettre 4]

Julie de Lespinasse (1732-1776), extraits des lettres 3 et 4 dans la sélection de Chantal Thomas, Mon ami je vous aime au Mercure de France, Collection le petit Mercure, 1996