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Écriture et respiration

Tu te doutes bien que j’écris d’autres choses, sur d’autres sujets aussi, qui me tiennent à cœur, profondément. Et quoiqu’on puisse penser ce n’est pas une perte de temps que de passer du temps à faire ces textes où je m’applique et que je vous envoie par mail. D’une part ça me plaît (en plus du simple fait que j’aime bien partager avec vous) et d’autre part aussi ça m’est nécessaire. Ces écrits ne sont pas douloureux, ils me font comme une respiration au milieu d’autres plus difficiles. Je prends mon souffle si tu veux, pour pouvoir aller plus profond, ailleurs.

D’ailleurs, pour la petite histoire (c’est la meilleure la petite histoire finalement, au milieu de la grande, officielle — encore une digression) je viens de commencer des leçons de natation (je nage beaucoup mais comme un fer à repasser, c’est une autre histoire, amusante d’ailleurs, une autre fois) histoire d’apprendre à nager la tête sous l’eau et ne pas avoir peur d’étouffer ni de me noyer : travailler le souffle pour aller en profondeur et savoir remonter. Dans le même ordre d’idées j’aimerais trouver des leçons de chant, toujours pareil une question de souffle. Le tai-chi m’aide aussi beaucoup pour aller en profondeur sans trop de casse.

À part ça je suis contente que mes textes te mettent en joie.  Écrire me procure beaucoup de plaisir, presque autant que d’embrasser qui tu sais mais c’est une autre histoire et celle-là est plus douloureuse à écrire.

En tout cas je m’applique quand j’écris et tu sais pour qui j’écris, pour la seule personne qui ne me lira jamais plus. Cela paraît peut-être stupide et triste comme motivation, mais les motivations et les raisons sont toutes plus stupides les unes que les autres, il n’y a jamais de grandes raisons nobles. Les grandes raisons nobles sont en général la grande histoire officielle, la légende, fabriquée a posteriori. Seule la petite histoire est intéressante et authentique et fournit un éclairage sans égal… je digresse encore.

Outre le fait que l’écriture me procure énormément de plaisir et de joie, c’est aussi un moyen de survivre et de continuer pour moi. Quand je n’écris pas je ne suis pas bien et cercle vicieux. L’inverse est résolument vrai, quand j’écris cela me fait du bien et je boucle dans le cercle inverse. Enfin cela dépend du sujet, on en revient à cette respiration « écrite » nécessaire. Je ne parle pas d’écriture thérapeutique parce que celle-là c’est de la foutaise, elle ne vaut pas tripette sauf pour soi-même, peut-être.

Bref j’essaye d’écrire avec mon cœur comme le conseille Joyce Carol Oates dans son essai sur le travail d’écriture, « speak your heart » (textuellement elle dit, « write your heart out » ). Je n’aime pas tout ce qu’elle écrit ni pas toujours son style mais elle est très intéressante. Outre que c’est une grande voix de la littérature américaine contemporaine (et vivante ! ) c’est aussi une célébrité locale, sais-tu qu’elle est prof à Princeton ? (C’était encore pour la petite histoire).

Même dans mes écrits de colère j’essaye de mettre mon cœur. L’écriture en colère ou sur la colère est très délicate à gérer, justement Natalie Goldberg donne des tuyaux intéressants pour en faire quelque chose d’exploitable.

Bon tu n’as pas eu de chance : si tu m’écris le mercredi il y a de fortes chances que je te réponde longuement parce qu’après le tai-chi je suis toujours bien réveillée et, en outre, le mercredi soir je suis presque toujours seule.

Continue à être joyeuse, more on the way comme on dit ici. Continue à être joyeuse disais-je donc, si ça fait de l’effet à ne serait-ce qu’une seule personne c’est gagné, cela signifie que ça valait le coup de l’écrire. Franchement je n’invente rien, je décris exactement tout ce qui m’est passé en tête ou ce que j’ai ressenti durant ce séjour. Goldman, déglingué etc., tout est strictement authentique, je n’ai rien inventé ni imaginé artificiellement a posteriori, j’ai juste mis en forme.

Michèle en mode déglinguée mais joyeuse d’avoir mis ne serait-ce qu’une seule personne en joie.

(lettre à Claire le 27 octobre 2004)

Perspectives — traces

Il est évident que je n’écris pas comme si j’étais sûre que tu me lisais. Le jeu des certitudes, espérances, suppositions est complexe. J’écris pensant que tu ne me lis pas, tout en espérant que par quelque miracle inopiné ou inconnu de moi tu me lises quand même. Ensuite, ne sachant pas et n’étant pas destinée à savoir ce que tu en penses, encore moins avoir ta réponse, la perspective de mon écrit en est encore une fois changée.

Jeu de perspectives, de miroirs à l’infini… Les possibles en sont aléatoires, les espoirs perpétuellement changeants, la réalité basique, autre.

Jeux et visions de l’esprit… sauf que ce n’est pas un jeu. Une partie de tout ce qui me ronge et me coule. Oh sombrer et ne plus souffrir !

Ainsi privée de ton regard, du censeur en toi, de la partie en toi qui m’intimidait certaines fois, je peux me laisser aller loin, plus vraie que je n’ai jamais été, sans fard ni artifice, aucune précaution. Le pire je l’ai déjà eu, je t’ai déjà perdue. Quand on est au-delà du risque, que reste-t-il pour s’accrocher ?

(12 mars 2005)

Le jour le plus long — trace

C’était déjà le jour le plus long il y a 15 ans et plus quand j’ai commencé à faire ces allers-retours — le retour toujours le plus long avec ses levers aux aurores et ses déchirures.

C’était le jour le plus long alors que j’envoyais des missives fiévreuses à Dorothy, écrites dans l’avion dans un état second — le lever à l’aube la déchirure de quitter Dorothy encore une fois — puis postées dès que j’arrivais à trouver un accès Internet — pas de WiFi à l’époque, seulement une prise de téléphone avec le câble qui allait bien et à-dieu-va, je priais que la connexion marche pour envoyer tout de suite ma missive que Dorothy attendait avec anxiété de l’autre côté. Il fallait souvent plusieurs essais de connexion — la petite musique du modem qui montait en fréquence — et plusieurs minutes pour envoyer un simple message de texte — ne parlons pas des photos pourtant en très basse résolution de l’époque.

Le jour le plus long pour le message le plus long — messages enflammés et hallucinés que je relisais après coup, après les avoir envoyés, avec inquiétude — comment seraient-ils reçus, comment seraient-ils perçus? Bien, toujours bien, en ce temps-à, le temps des allers-retours avec ces retours — les plus longs. 

Ice blue(s) — trace

(La genèse du texte Ice blue(s) telle que je l’avais expliquée à l’époque à mon amie Nathalie qui trouvait que j’avais des journées plus intéressantes que les siennes.)

Sinon mes journées sont très monotones comme les tiennes, même si elles sont sur les chapeaux de roue dès que les enfants rentrent et avant qu’ils partent. Rien d’extraordinaire vraiment, sauf que je cherche l’extraordinaire ou bien je me concentre sur le banal pour en tirer l’essence. Tu comprendras mieux ce que je veux dire en lisant mon texte « Ice blue(s) » écrit cet après-midi. C’est ma journée d’aujourd’hui. Un mercredi banal comme tous les mercredis, la seule nouveauté si je peux dire c’est qu’il a fait vraiment froid pour la première fois de la saison. Si j’écris bêtement, voici ma journée : il a fait entre moins 8 et moins 3 au plus chaud, j’ai conduit le grand à l’école, j’ai mis les petits au bus, j’ai fait quelques paperasses, je suis allée à la piscine (qui est vraiment froide, on grelotte pendant tout le cours) je suis ressortie les cheveux vraiment mouillés sans bonnet, j’ai vraiment eu très froid aux mains, j’ai vraiment transpiré de froid, j’ai vraiment eu les lèvres gercées, je suis allée louer des DVD puis je suis rentrée, je n’ai pas eu le courage d’aller faire les courses pour Noël avec ce froid, j’ai grignoté, bu un café, mangé une demie tablette de chocolat Milka, j’ai fait brûler de l’encens toute l’après-midi et bu deux théières de thé, je me suis tapé un peu de blues, un peu de crise de panique, beaucoup de solitude et beaucoup d’isolement. Pas tellement flamme en fait mais c’est banal.

Après le café je me suis gravé un disque de jazz, je l’ai mis sur la platine CD et je me suis mise à mon journal où j’ai écrit sur le froid, l’encens et mon état d’esprit du moment. Je me suis dit que ça valait le coup d’en faire un texte plus long. Donc j’ai purgé les passages plus intimes, j’ai repris j’en ai fait ce texte de blues que je vais vous envoyer.
Voilà pour me tenir compagnie et rompre la monotonie non pas de ma journée mais de ma vie.
Alors pour le remède contre la déprime d’hiver je n’ai pas comme tu peux voir. En hiver je suis toujours très déprimée par manque de chaleur ou de soleil. Ici le soleil on en a plus qu’à Paris, même en hiver mais la chaleur manque. Le seul remède vraiment efficace m’a pété à la gueule il y a un an et quelques donc pas top.

(lettre à Nathalie le15 décembre 2004)

On ne peut pas imaginer

« Je viens de voir des soldats tout à l’heure au cinéma […] c’étaient surtout des artilleurs avec de grosses pièces de canon absolument terrifiantes. Ça fait des engins tellement techniques et mécaniques et d’une civilisation avancée, on ne peut pas imaginer que ça sert platement à mettre en bouillie des corps friables, on leur croirait au moins la noblesse d’un marteau-pilon. »

Simone de Beauvoir in Correspondance croisée 1937-1940 (avec Jacques-Laurent Bost )

Correspondance croisée 1937-1940 de Simone de Beauvoir et Jacques-Laurent Bost, Gallimard, 2004

Le plus dur à supporter

Le plus dur à supporter quand j’ai relu tes anciennes lettres, ce sont les gentillesses les preuves de tendresse, toutes ces vagues d’amour. La méchanceté ça passe avec le recul on l’attend, on l’a déjà vécue on sait où elle est tapie. La gentillesse les preuves d’amour, c’est insupportable à relire. Insupportable. Ça m’a nouée à chaque fois, ça m’est tombé dessus, de recoins où je ne les savais pas enfouies, des preuves d’amour que j’avais oubliées. J’en avais oublié la teneur les détails la vérité indéniable, il ne restait dans ma mémoire que ce que je savais viscéralement sans preuve — l’immensité de ton amour pour moi. Et les preuves je les ai toutes trouvées dans ces tombereaux de gentillesse de tendresse, témoins dérisoires ténus, douloureux. Douloureux ça l’était de relire ça, douloureux à en crever — pire que tout.

Évidemment j’ai tout gardé, évidemment un écrivain garde tout — matière à futurs écrits romans mémoires récits poésie, la seule façon de sauver la personne que tu fus, sauver celle que je fus redonner une chance à ce que nous avons vécu, à ce que nous avons été, que tout cela n’ait pas existé en vain, cet amour, toi moi ce temps-là.

Tout relire

Tout relire pour retrouver et oublier — puis réécrire à partir de ces deux couches de souvenirs, les anciens, originaux, et les nouveaux, réalimentés resurgis à la relecture des lettres mails journaux carnets de bord.

Il y a les photos aussi, exhumées retrouvées revisionnées pour l’occasion. Qui déclenchent d’autres souvenirs, complémentaires.

Toutes ces couches de souvenirs se mélangent se confondent pour fabriquer un troisième niveau, ce que j’écris. Je me souviens de ce que j’ai écrit alors, ce que j’écris maintenant, ce que j’écrirai un jour.

Julie de Lespinasse

« Eh ! non, ne vous y trompez pas : les plus grandes distances ne sont pas celles que la nature a marquées par les lieux ; les Indes ne sont pas si loin de Paris, que la date du 27 juin n’est éloignée de celle du 15 juillet ; voilà le véritable éloignement, voilà les séparations effroyables, c’est l’oubli de l’âme ; cela ressemble à la mort, et cela est pis, puisque cela est senti longtemps.»
[in lettre 3]

« Votre silence me fait mal. Je ne vous accuse point ; mais je souffre, et j’ai peine à me persuader qu’avec un intérêt égal à celui qui m’anime, je fusse un mois sans entendre parler de vous ; mais, mon Dieu ! dites-moi, quel prix mettez-vous donc à l’amitié, si le mouvement vous en sépare tout à fait ? […] Oh ! je vous hais de me faire connaître l’espérance, la crainte, la peine, le plaisir : je n’avais pas besoin de tous ces mouvements, que ne me laissiez-vous en repos ? mon âme n’avait pas besoin d’aimer ; »
[in lettre 4]

Julie de Lespinasse (1732-1776), extraits des lettres 3 et 4 dans la sélection de Chantal Thomas, Mon ami je vous aime au Mercure de France, Collection le petit Mercure, 1996

Annonce

En attendant d’avoir plus de temps pour écrire dans ce blog, une fois n’est pas coutume, je fais une annonce : la fin du trimestre universitaire approche, c’est la course, les projets de fin de trimestre, les révisions etc., ce sera bientôt fini mais en attendant lisez un blog que j’ai découvert cet hiver grâce à mon blog d’ailleurs : il s’agit un blog littéraire de grande tenue, un blog à écriture multiple, écrit donc par plusieurs écrivains. Cela s’appelle La constellation d’Adrien.

http://laconstellationdadrien.wordpress.com

Lisez les anciens posts, depuis le début si vous en avez le temps, toute la correspondance ou au moins les résumés, c’est un vrai roman à l’ancienne, façon XVIIIe siècle, sous forme épistolaire, qui se déroule sous nos yeux. Dans la lignée des grands, à mon avis. C’est excellent, j’espère qu’un jour ce sera publié sur papier dans un livre pour ne pas être perdu dans les limbes de l’Internet.

En attendant participez à sa popularité, peut-être qu’il sera remarqué par un éditeur à force, je l’espère. Abonnez-vous et laissez-vous emporter dans La constellation d’Adrien.

Le lien à nouveau : http://laconstellationdadrien.wordpress.com

Lien que je vais mettre aussi dans une des pages fixes de mon blog, dans la page Ailleurs sur Internet.