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Absurdité et arrogance encore

Je reviens sur cette histoire invraisemblable, pourtant vraie, du Canal de Suez qui a été bouché par un bateau en travers il y a quelques semaines. Et le monde qui retenait sa respiration, le monde sur un fil à cause de ce bateau en travers. Le monde moderne mis en défaite, en échec, en suspens, par une si petite chose quand on y réfléchit. La vulnérabilité inouïe à laquelle nous nous sommes soumis tous seuls. C’est un peu l’histoire de l’éléphant et de la souris, le monde des hommes, si important et si puissant, mis en échec par un bateau, certes gros mais tout petit par rapport à la planète des hommes et à la planète tout court. Tout ça parce qu’on fait passer un trafic fou et des bateaux énormes dans un conduit gros comme le chas d’une aiguille, c’est un autre sujet en soit.

Un talon d’Achille, il semble que nos sociétés modernes ne soient plus faites que de talons d’Achille. Et encore Achille et tout être humain en ont 2 de talons — nos sociétés en ont pléthore. Ne pouvons-nous pas nous poser un peu et réfléchir à tout ceci, réfléchir et surtout agir ?

Puis une crise dans une crise (dans une crise, une troisième si on compte la crise Covid par-dessus tout ça), une crise dans une crise : un canal bouché par un bateau et un autre bateau qui contient des moutons pour lesquels on a embarqué juste assez de nourriture et d’eau pour la traversée de tant de jours, pas un de plus. On peut déjà s’en offusquer que pour des raisons d’économies, de gros sous (petits sous plutôt) on n’ait pas embraqué du surplus pour ces pauvres animaux. 

Mais c’est là qu’il faut s’arrêter en fait et faire quelques pas en arrière. 

Des moutons ? Des moutons vraiment ? Dans un bateau qui passe le Canal de Suez, donc cela veut dire un bateau qui va fort loin ? La question qui devrait se poser avant toute autre c’est : quel besoin d’envoyer des moutons à l’autre bout du monde ? WTF ? D’autant que le mouton n’est pas l’animal le plus difficile à élever, où qu’il soit, qu’il y a peut-être d’autres animaux à élever localement. J’avoue que les bras m’en tombent.

Pour en revenir au bateau et à sa libération, il faut bien quand même se rendre compte et accepter le fait qu’il a été libéré par les forces de la nature : sans la marée, de pleine lune en plus, il ne se serait rien passé et le bateau serait toujours coincé, sans doute pour longtemps. Certes les travaux d’excavation à la petite cuiller (c’est ce dont cela avait l’air, n’est-ce pas…) ont sans doute aidé mais eux seuls ne pouvaient rien faire. Il fallait une force qui nous dépasse pour libérer un tel petit monstre, petit en regard des forces de la nature, monstre en regard de nos petites forces à nous humains. Qu’aurait-on pu faire sans la marée ? Une explosion atomique pour le libérer ? Les hommes aiment bien jouer avec des forces qui les dépassent, dont ils se croient maitres et qui produisent des catastrophes en rafale — sarcasme, euphémisme. Avant qu’il soit libéré par la marée, alors qu’il était coincé depuis plusieurs jours déjà, j’en venais à me dire qu’on allait être obligés de le laisser là, et petit à petit, de le vider puis de le démonter pièce par pièce — boulon par boulon, il y en aurait pour des années — et en attendant creuser un nouveau canal pour rétablir le passage, sans doute aussi quelques années — moins que le temps de démonter le bateau coincé ?

Donc nous les êtres humains, ne devrions pas la ramener et plutôt rester humbles : ce sont les forces de la nature qui ont aidé (la marée) et permis la libération, pas nous. Nous qui avons provoqué la catastrophe pour commencer.

Ensuite nous devrions aussi laisser tomber toute arrogance restante, rester très humbles pour surtout faire en sorte que cela ne se reproduise pas . Ne pas faire des procès en veux-tu en voilà, virer des équipages « incompétents » — je ne pense pas que ce soit là le fond du problème, même s’ils ont éventuellement commis une erreur de navigation. L’erreur humaine dans cette crise n’est pas une erreur de pilotage au fond, peu importe ce que « prouvera » l’enquête :  l’erreur c’est notre mode de vie, notre course au profit qui nous mène droit au mur — nous y sommes avec la pandémie de Covid. Et maintenant ça, le bateau coincé dans un canal qui existe depuis plus de 150 ans et dans lequel une telle chose n’était jamais arrivée.

L’humilité véritable serait de se remettre en question à l’échelle de la société humaine dans son ensemble, de travailler de concert pour faire les choses différemment, de ne pas mettre des pressions inouïes sur la nature et sur les autres humains (les esclaves modernes du bas peuple), de laisser tomber les procès et autres poursuites judiciaires parce qu’elles sont inutiles dans ce cas là — elles ne servent qu’à assouvir la tendance lourde de ces dernières décennies : rejeter la faute sur l’autre, ce genre de procès ne sert qu’à ça.

Plutôt que de faire un procès, tous les intervenants devraient se mettre autour d’une table et travailler ensemble pour éviter que cela se reproduise. Non pas en faisant des lois de ci ou de ça, des normes, de la paperasse de la bureaucratie à n’en plus finir — brassage de vent —  mais en changeant les procédures pratiques, les façons de faire sur le terrain. Avec bon sens.

Manifestement on peut toujours rêver — encore que…