Le Turc de la station à essence Getty de Berkeley Heights dans le New Jersey

La station Getty aout 2002-1

La station Getty – photo prise en août 2002 peu après notre arrivée

Comme le titre d’un roman que Japrisot aurait écrit en Amérique avec des personnages américains pur jus.
Le Turc de la station à essence Getty de Berkeley Heights dans le New Jersey.

Au bas de ma rue.
Une histoire d’immigrant, encore.
Toujours.
Banal, extraordinaire.
Une histoire comme tant d’autres, interchangeable, pourtant unique, simplement universelle.
Une histoire de vie humaine, de destinée, inexorable inoxydable broyant et emportant le fétu de nos pailles. Une petite histoire dans le vent de la grande, une petite brise dans la tourmente des grands mouvements du siècle, des siècles. Juste un homme parmi des milliards, cette vie humaine-là, cet homme-là, lui.
Le Turc de la station essence Getty à Berkeley Heights, New Jersey.

Il est apparu un jour ou un autre cette fin d’été, avec les nouveaux propriétaires – qui sont-ils, comment en sont-ils venus à trouver et employer cet homme-là, lui entre tous, ce Turc-là , cet être humain venu du bout du monde se perdre au bout d’un autre monde, pays gigantesque sur- et sous-peuplé comme son pays d’origine ?
D’où vient-il  ?
Où ira-t-il après ?
Quelle est son histoire dans le vent des mondes ?
Quel sera son destin petit ou grand ? Immense à son échelle, infime aux yeux des autres. Une paille, grain de sable dans l’océan, brillant dans le creux de ma main.
Quel a été son chemin ? Nul ne le saura ou si peu de gens, quelle importance, toutes les importances…
Qui a présidé à sa destinée, au croisement de nos histoires le temps bref d’un échange de quelques mots en faisant le plein de ma voiture ce soir-là de septembre, précisément ?
Qu’est-ce qui a concouru à cette rencontre inopinée inattendue inimaginable ? Banale, incroyable, unique, toutes les histoires se ressemblent, tous les êtres humains, la magie est dans le regard qu’on porte, notre compassion, ma compassion.

Il baragouine un anglais taché de fort accent étranger, le parle mieux qu’il ne le comprend – il n’a pas besoin de comprendre beaucoup pour faire ce travail. Je lui demande le plein, il comprend deux gallons, s’en étonne, nous rions. Comme si ma voiture pouvait s’en contenter…
Je ne porte pas d’alliance, il m’entreprend dans cet anglais poussif qu’il a dû apprendre sur le tas très vite – adaptation brute de survie pour exercer un métier dans cette ville loin de toute communauté turque voire orientale. Seul son langage est poussif, il sait ce qu’il veut et fait tout ce qui est en son pouvoir ténu et ses moyens minimes pour l’obtenir, le langage se pliera à sa volonté, il fera passer son message coûte que coûte.
« Tu n’es pas mariée ? »
« Tu es célibataire ? »
« Tu es célibataire. » Affirmation finale.
Sourire satisfait.

Il ne comprend pas mon accent comme je peine à comprendre le sien. Il comprend ou suppose par défaut naïveté ou  inexpugnable évidence que je suis une immigrée comme lui. « D’où viens-tu ? Avant ici ? » « France. » Il ne comprend pas le mot. Je tente l’explication universelle intemporelle, « Paris » – la partie pour le tout.
« Ah tu es Française ? » Soleil dans son regard qui s’anime encore plus, il m’explique en français qu’il a vécu à Lille – il est « passé par Lille » quelques mois.
Il habite maintenant Scotch Plains à quelques miles de Berkeley Heights, son patron le prend en voiture tous les matins pour aller travailler et le dépose chez lui le soir. Entre les deux, il tue le temps pour quelques dollars dans cette station peu animée de mon quartier résidentiel. Vide existentiel, ennui bouleversant, je ne tiendrais pas cinq minutes à sa place.

Il me drague, veut m’épouser presque, pose des jalons pour une autre rencontre, moins formelle.
« Tu reviens demain. » En riant je lui dis que non, l’essence est trop chère de toute façon, il ne s’avère pas vaincu pour autant, « Lundi alors. Je t’attends. » Il est sûr et affirmatif.
J’apprends le soir même qu’il a entrepris une de mes amies aussi.
En lui téléphonant ce jour-là, je lui raconte « le Turc de la station essence ». « Ah oui le Turc ! » notre nouvelle célébrité, notre héros local, un personnage assurément. Elle aussi s’est faite alpaguer. Comme elle est mariée il lui demande de faire l’entremetteuse, de lui présenter des amies…
Il est en manque de femme, de compagnie et plus si affinités, seul au milieu de ce nulle part américain clinquant néons clignotants « Open », seul.

Pour une poignée de dollars, quelle est la misère, la nécessité qui a forgé son destin, bousculé son quotidien, forcé sa venue, impliqué son atterrissage ici entre tous les endroits de la Terre ? Pourquoi ici ? Comment ici ? D’où vient-il ? A-t-il laissé famille, femme et enfants là-bas ? Pourquoi l’Amérique? Pourquoi  ?
Comment ? Pourquoi, comment ? Comment, pourquoi ? Boucle de questions qui me nouent la gorge.

Comme un titre de Japrisot qui aurait écrit en Amérique.
Un roman noir, peut-être.
Un roman rose,  assurément pas.
Un blues… la réalité brute dure, riante de pleurs éclatante de douces joies.
Quelle est la couleur de sa vie, la trame de son être ?

Qu’adviendra-t-il de lui ?
Où ira-t-il, ensuite ?
Istanbul – Lille – Berkeley Heights New Jersey, et après ? Et avant ?

Calling you, I am calling you.
Je t’appelle du New Jersey café

 

(texte écrit le 22 septembre 2005, qui fait partie du manuscrit en cours. Publié précédemment dans jerseyworks)

Une réflexion au sujet de « Le Turc de la station à essence Getty de Berkeley Heights dans le New Jersey »

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