Archives mensuelles : novembre 2019

Le Ghanéen de la station-service Delta de Berkeley Heights dans le New Jersey

Pompe de la station Delta de Berkeley Heights

Pompe de la station Delta de Berkeley Heights – photo prise le 20 mars 2018 entre 2 tempêtes de neige

(Il y  a une quinzaine d’années j’avais écrit ce texte sur le Turc de ma station à essence, celle au bout de ma rue, le Turc de la station à essence Getty de Berkeley Heights dans le New Jersey que j’ai republié dans ce blog)

La station existe toujours après des péripéties pour la faire supprimer — une bataille est en cours à nouveau, c’est une autre histoire.

La station existe toujours, cela fait longtemps que ce n’est plus une station Getty, c’est devenu une station Delta.

La station existe toujours, cela fait longtemps aussi que le Turc a disparu, il n’a fait qu’une saison ou moins, comme la plupart des employés plus que temporaires de cette station. Jusqu’à il y a peu dans l’année passée, nous avons eu des Indiens par exemple.

Je n’arrive pas à suivre ni à me souvenir. Le temps à peine de s’habituer qu’ils disparaissent happés par quelle urgence, quelle nécessité ?

Jusqu’à ce nouvel employé — j’avais écrit « envoyé », lapsus presque révélateur — toujours souriant et enjoué, toujours de bonne humeur, avec qui j’ai parlé tai-chi un jour d’octobre que je lui faisais remplir un de mes bidons pour le groupe électrogène.

Ce n’est pas un Turc, lui ne m’entreprend pas non plus, il est même marié et a parlé de moi avec sa femme tant il est impressionné d’avoir rencontré un tai-chi master — moi en l’occurrence ! En vérité je ne suis pas un tai-chi master du tout. Mais cela l’a marqué, depuis il est toujours impressionné quand il me voit et me parle de tai-chi à chaque fois que je viens faire le plein.

Ce nouvel employé que je vois toujours caparaçonné dans plusieurs couches de vêtements, qui me dit systématiquement qu’il a froid — pourtant la saison réellement froide n’a pas encore commencé.

Un jour de novembre qu’il ne faisait guère froid même pour moi qui suis pourtant frileuse — 12/13 degrés —  et qu’il avait force polaire, gilet et veste, comme je lui faisais remarquer qu’il faisait particulièrement agréable ce jour-là, il me répondit « j’ai froid » et me demanda de l’excuser pour aller enfiler un anorak par-dessus de sa polaire.

En le voyant revenir avec sa couche supplémentaire, je lui dis que pourtant il ne faisait pas froid et lui annonçai la mauvaise nouvelle :  une vague de froid, la première de la saison, pour le surlendemain et lui conseillai d’acheter un bonnet en laine. Pas une casquette comme celle que je portais ce jour-là (le mot est le même pour les deux, autrement dit hat, dans mon coin d’Amérique) mais bien le winter hat ou bonnet. Il me dit alors d’attendre, de ne pas partir tout de suite : après avoir mis en route la pompe pour un autre client, il a filé à l’intérieur chercher deux bonnets qu’il m’a montrés fièrement, en me demandant « cela convient-il ? » Deux beaux bonnets bien chauds avec revers donc doubles au niveau des oreilles, ce qui est le mieux pour les jours de grand froid. J’ai levé mon pouce « c’est parfait » son visage un instant inquiet s’est éclairé !

Mais d’où viens-tu donc ? D’un état du Sud pour avoir si froid, parce que tu n’as encore rien vu, le New Jersey devient assez froid en hiver, quand nous avons un de ces Alberta clippers ou encore un polar vortex (tout un programme dans ce nom) sans compter les nor’easters les tempêtes de neige et les avis de blizzard (et nous sommes toujours en attente du big one, du blizzard historique qui doit pulvériser le record du blizzard de l’hiver 1880-1881)

Un autre jour un autre plein, je lui demandai d’où il venait. Du Ghana ! Maintenant je comprends mieux pourquoi il a toujours si froid : même fin septembre quand il faisait dans les 20 degrés il avait son pull polaire. Forcément venant du Ghana, forcément il vient d’un pays tropical ! Cela doit représenter un véritable choc thermique pour lui.

Que vient-il faire dans cette galère hivernale et glacée en devenir ? Quel dommage qu’il n’ait pas pu viser la Floride ou un autre état plus au sud plus au chaud.

(À titre personnel malgré la chaleur des états plus au sud, ils sont sujets à ouragans, hurricanes et autres cyclone ou tornades : entre les ouragans et la neige et le froid je préfère encore la neige et le froid.)

Mais lui, que vient-il faire ici, à Berkeley Heights entre tous les endroits ?

Que vient-il faire, comme mon Turc passé et disparu, ici dans ce nulle part au milieu du New Jersey central ? Combien de temps va-t-il rester ici au-delà de son travail à la station ? (Je ne peux que lui souhaiter de trouver un meilleur emploi, si je ne le vois plus j’espèrerai…) 

Où ira-t-il ensuite ? 

Malgré le froid qui s’installe petit à petit je le vois toujours souriant et enjoué, grelotant avec sa parka et sa polaire, arborant dorénavant son bonnet qu’il ne quitte plus. La dernière fois que j’ai fait le plein il m’a dit qu’il avait trouvé un logement ici à Berkeley Heights, à 10 minutes à pied de la station. Il est ravi de ne plus laisser une partie de sa paye dans les Uber à raison de 20 dollars par jour…

Restera-t-il plus longtemps à la station-service que les autres, restera-t-il plus longtemps à Berkeley Heights ou dans le New Jersey que tous les précédents ? Où ira-t-il ensuite, quel sera son destin ? 

Du New Jersey café,

novembre 2019.

Le Turc de la station à essence Getty de Berkeley Heights dans le New Jersey

La station Getty aout 2002-1

La station Getty – photo prise en août 2002 peu après notre arrivée

Comme le titre d’un roman que Japrisot aurait écrit en Amérique avec des personnages américains pur jus.
Le Turc de la station à essence Getty de Berkeley Heights dans le New Jersey.

Au bas de ma rue.
Une histoire d’immigrant, encore.
Toujours.
Banal, extraordinaire.
Une histoire comme tant d’autres, interchangeable, pourtant unique, simplement universelle.
Une histoire de vie humaine, de destinée, inexorable inoxydable broyant et emportant le fétu de nos pailles. Une petite histoire dans le vent de la grande, une petite brise dans la tourmente des grands mouvements du siècle, des siècles. Juste un homme parmi des milliards, cette vie humaine-là, cet homme-là, lui.
Le Turc de la station essence Getty à Berkeley Heights, New Jersey.

Il est apparu un jour ou un autre cette fin d’été, avec les nouveaux propriétaires – qui sont-ils, comment en sont-ils venus à trouver et employer cet homme-là, lui entre tous, ce Turc-là , cet être humain venu du bout du monde se perdre au bout d’un autre monde, pays gigantesque sur- et sous-peuplé comme son pays d’origine ?
D’où vient-il  ?
Où ira-t-il après ?
Quelle est son histoire dans le vent des mondes ?
Quel sera son destin petit ou grand ? Immense à son échelle, infime aux yeux des autres. Une paille, grain de sable dans l’océan, brillant dans le creux de ma main.
Quel a été son chemin ? Nul ne le saura ou si peu de gens, quelle importance, toutes les importances…
Qui a présidé à sa destinée, au croisement de nos histoires le temps bref d’un échange de quelques mots en faisant le plein de ma voiture ce soir-là de septembre, précisément ?
Qu’est-ce qui a concouru à cette rencontre inopinée inattendue inimaginable ? Banale, incroyable, unique, toutes les histoires se ressemblent, tous les êtres humains, la magie est dans le regard qu’on porte, notre compassion, ma compassion.

Il baragouine un anglais taché de fort accent étranger, le parle mieux qu’il ne le comprend – il n’a pas besoin de comprendre beaucoup pour faire ce travail. Je lui demande le plein, il comprend deux gallons, s’en étonne, nous rions. Comme si ma voiture pouvait s’en contenter…
Je ne porte pas d’alliance, il m’entreprend dans cet anglais poussif qu’il a dû apprendre sur le tas très vite – adaptation brute de survie pour exercer un métier dans cette ville loin de toute communauté turque voire orientale. Seul son langage est poussif, il sait ce qu’il veut et fait tout ce qui est en son pouvoir ténu et ses moyens minimes pour l’obtenir, le langage se pliera à sa volonté, il fera passer son message coûte que coûte.
« Tu n’es pas mariée ? »
« Tu es célibataire ? »
« Tu es célibataire. » Affirmation finale.
Sourire satisfait.

Il ne comprend pas mon accent comme je peine à comprendre le sien. Il comprend ou suppose par défaut naïveté ou  inexpugnable évidence que je suis une immigrée comme lui. « D’où viens-tu ? Avant ici ? » « France. » Il ne comprend pas le mot. Je tente l’explication universelle intemporelle, « Paris » – la partie pour le tout.
« Ah tu es Française ? » Soleil dans son regard qui s’anime encore plus, il m’explique en français qu’il a vécu à Lille – il est « passé par Lille » quelques mois.
Il habite maintenant Scotch Plains à quelques miles de Berkeley Heights, son patron le prend en voiture tous les matins pour aller travailler et le dépose chez lui le soir. Entre les deux, il tue le temps pour quelques dollars dans cette station peu animée de mon quartier résidentiel. Vide existentiel, ennui bouleversant, je ne tiendrais pas cinq minutes à sa place.

Il me drague, veut m’épouser presque, pose des jalons pour une autre rencontre, moins formelle.
« Tu reviens demain. » En riant je lui dis que non, l’essence est trop chère de toute façon, il ne s’avère pas vaincu pour autant, « Lundi alors. Je t’attends. » Il est sûr et affirmatif.
J’apprends le soir même qu’il a entrepris une de mes amies aussi.
En lui téléphonant ce jour-là, je lui raconte « le Turc de la station essence ». « Ah oui le Turc ! » notre nouvelle célébrité, notre héros local, un personnage assurément. Elle aussi s’est faite alpaguer. Comme elle est mariée il lui demande de faire l’entremetteuse, de lui présenter des amies…
Il est en manque de femme, de compagnie et plus si affinités, seul au milieu de ce nulle part américain clinquant néons clignotants « Open », seul.

Pour une poignée de dollars, quelle est la misère, la nécessité qui a forgé son destin, bousculé son quotidien, forcé sa venue, impliqué son atterrissage ici entre tous les endroits de la Terre ? Pourquoi ici ? Comment ici ? D’où vient-il ? A-t-il laissé famille, femme et enfants là-bas ? Pourquoi l’Amérique? Pourquoi  ?
Comment ? Pourquoi, comment ? Comment, pourquoi ? Boucle de questions qui me nouent la gorge.

Comme un titre de Japrisot qui aurait écrit en Amérique.
Un roman noir, peut-être.
Un roman rose,  assurément pas.
Un blues… la réalité brute dure, riante de pleurs éclatante de douces joies.
Quelle est la couleur de sa vie, la trame de son être ?

Qu’adviendra-t-il de lui ?
Où ira-t-il, ensuite ?
Istanbul – Lille – Berkeley Heights New Jersey, et après ? Et avant ?

Calling you, I am calling you.
Je t’appelle du New Jersey café

 

(texte écrit le 22 septembre 2005, qui fait partie du manuscrit en cours. Publié précédemment dans jerseyworks)

La neige annoncée ce soir

 

La neige annoncée ce soir a été annulée, ce n’est pas trop étonnant, il fait encore doux, il a fait 13 degrés aujourd’hui et après le coucher du soleil il faisait entre 8 et 10 degrés quand il a commencé à pleuvoir — au lieu de neiger donc.

Rien ne m’aurait étonné pourtant, nous avons déjà eu de la neige par 12 degrés et de la pluie par moins 10.

C’est ce qui arrive à force de ne pas utiliser le système métrique et d’être bloqué dans un système archaïque, pas pratique du tout et qui ne correspond à rien : 100 F c’est environ 38 / 40 degrés C (je ne vous raconte pas quand l’infirmière de l’école m’appelait pour me dire que l’un de mes enfants avait 99 ou 100 ou 101, cela ne m’émouvait jamais, cela n’avait pour moi aucune signification), 32 F correspond peu ou prou à 0 degré C et l’eau bout à 212 F environ, tout cela n’a vraiment aucune signification, on ne peut même pas se faire une échelle logique.

C’est ce qui arrive à force de ne pas utiliser le système métrique, l’eau elle-même ne s’y retrouve pas, ne gèle pas quand il faudrait. J’ai déjà vu mes tuyaux du sous-sol sous abri (relatif) geler complètement par -5 ou -6 et pas du tout par -15 alors que la plupart du temps quand la température descend à -10 dehors cela se répercute immanquablement dans le sous-sol (sous abri), l’eau gèle dans les tuyaux à cet endroit précis. Ce sont les exceptions qui confirment la règle… sauf que ces exceptions ne sont pas logiques elles-mêmes.

Ne pas utiliser le système métrique, système logique et parlant, l’eau s’y perd aussi, ne reconnait rien dans ces chiffres absurdes et gèle quand il fait suffisamment chaud ou reste liquide quand il fait très froid — allez comprendre, elle ne le comprend pas non plus.